Jirô Ishikawa


Né en 1967 à Tokyo, Jirô Ishikawa passe son enfance dans une île du département de Mie, non loin de Nakano. Rien dans son environnement, dans ses lectures occasionnelles ni à la télévision ne semble devoir retenir durablement son attention. À l’âge de 14 ans cependant, une lecture à laquelle il n’a pas été préparé l’électrise : il tient pour la première fois dans ses mains un numéro de Garo. À cette époque, le magazine a presque vingt ans d’existence, il a déjà accompagné les expérimentations de Shigeru Mizuki, de Yoshiharu Tsuge, de Maki Sasaki, de Seiichi Hayashi, de Yoshihiro Tatsumi, de Suehiro Maruo… En 1981, Garo a commencé de s’engager en territoire punk. Ishikawa est fasciné par les planches trash et provocatrices de Takashi Nemoto. Ce dernier prolonge les principes esthétiques heta-uma (« trashy-goody ») revendiqués par Teruhiko Yumura (alias Terry Johnson, entre autres pseudonymes) et également pratiqués par Yoshikazu Ebisu.

La lecture est pour Ishikawa un tel choc qu’elle détermine en un instant sa vocation : « Je me suis dit : “Ah bon ? C’est du manga, ça aussi ? On peut publier même des choses comme ça ! Il est donc possible de négocier une sorte d’existence au sein de la société, de cette façon…” […] J’étais un enfant encore. Et c’est comme ça que j’ai commencé à aimer cet univers. C’est devenu un objectif : je me disais que le seul endroit où un type bizarre comme moi pouvait s’exprimer et publier, c’était Garo. »

C’est ainsi qu’à peine sorti du lycée, Ishikawa monte à la capitale pour y devenir auteur de manga. L’autodidacte qu’il est soumet ses planches à la rédaction de Garo. En 1987, son premier manga « L’homme oiseau » est publié dans le magazine. À partir de là, il publie régulièrement, tout en gagnant sa vie en tant qu’ouvrier journalier, et en répondant à des commandes d’illustrations de plus en plus nombreuses. Son premier ouvrage, Miinna Jirô-chan, paraît en 1989 chez Seirindô. Le Japon est en pleine euphorie de la bulle spéculative, les groupes de presse et les publicitaires sont grands consommateurs d’images. Jirô Ishikawa est sur la voie du succès.

Mais bientôt, sa santé se dégrade. De longues périodes de souffrance le plongent dans une grave dépression qui affecte sa vie privée et ses capacités de travail. Il cherche une aide dans diverses substances pharmaceutiques, sous l’influence desquelles ses dessins se transforment. « J’ai soudain réalisé que je n’avais plus envie de dessiner des récits divertissants, mais envie de réaliser des illustrations plus psychédéliques et abstraites. Je me suis retrouvé embarqué dans des difficultés insurmontables. J’ai fini par faire les poubelles, par travailler comme ouvrier dans des conditions extrêmes… Tout ça m’a conduit à me couper de mes relations avec les éditeurs, avec la société, avec les gens… En 1993, j’ai sérieusement envisagé d’arrêter de dessiner pour de bon. »

Ishikawa s’accroche pourtant. Il entreprend d’autopublier des petits fascicules réalisés à la main, qu’il met en vente essentiellement à la librairie Taco ché, à Tokyo, dans le quartier de Nakano. Il y développe, hors de tout contrainte commerciale, esthétique ou narrative, des récits bruts, volontiers grotesques, emprunts de fantaisie, d’autodérision et de drôlerie, tracés d’une main virtuose et minutieuse. Un œil informé y perçoit une forte influence des films érotiques et des chansons populaires propres à la culture de masse des années 1970-1980. Un œil attentif ne peut manquer le pullulement des motifs qui signent les obsessions de l’auteur : pénis, vagins, poitrines féminines et motifs géométriques sont enchâssés partout dans les personnages, les bâtiments, les objets et les décors dessinés par Ishikawa.

Par bien des aspects, à commencer par sa totale liberté, le travail d’Ishikawa s’apparente à un art brut. Il constitue sans conteste un outsider art : « Ici, on me considère comme le fond du panier. Et même plus bas que ça. […] Je n’ai aucun talent, c’est ce que je me dis tout le temps. Les gens disent plutôt : bizarre, malsain, dénué de sens, aucune imagination. » De fait, si des expressions telles que « paria », « clochard céleste », « suicidé de la société », « artiste maudit » n’étaient si galvaudées, on les croirait forgées sur mesure pour l’auteur de « Un futur clodo », qui vit et travaille actuellement dans une pièce de deux tatamis situé en un lointain quartier de Tokyo.

En 2009, la librairie-éditeur Taco ché fait paraître un recueil de Jirô Ishikawa intitué Giro. À cette époque, Ishikawa commence à éprouver un profond réconfort à regarder les animaux de son voisinage immédiat. Chiens et chats apparaissent de plus en plus nombreux dans ses œuvres, au point de constituer une thématique féconde à laquelle se rattachent plusieurs séries de bandes dessinées délirantes en forme d’apologie de l’errance, de l’alcool, de la drogue, du sexe et de la camaraderie interlope.

En 2014, Ishikawa est invité à participer aux expositions « Mangaro », à Marseille, et « Heta-uma », à Sète. L’année suivante, les éditions Le Dernier Cri publient Chinpoko Jiro. En 2016, le festival FOFF, à Angoulême, consacre à Ishikawa un accrochage de ses œuvres. Pour cette occasion, il réalise également l’affiche du festival. En 2017, parallèlement à la publication du recueil C’est comme ça, aux Éditions Matière, l’exposition itinérante « France Invasion » est organisée à Montpellier (galerie La Jetée), Paris (galerie P38) et Marseille (Friche Belle-de-Mai).

Une sélection des dessins de Jirô Ishikawa est visible sur son tumblr.

REVUE DE PRESSE

Radio Nova, émission « Plus près de toi », Édouard Baer, 20/4/2017
Vous êtes magnifique [+]
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Giro

Le titre du recueil Giro, paru au Japon en 2009, est la fusion du prénom Jiro et du titre de la revue Garo (ガロ). Il n’est pas impossible que Ishikawa se soit également souvenu, de façon plus souterraine, de Goro, magazine de mode féminin des années 1980.

 

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